Si le Cambodge est aujourd’hui majoritairement bouddhiste, il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant de nombreux siècles, du Ier jusqu’à la fin du XIIe siècle, l’hindouisme y occupait une place centrale. Cette influence demeure profondément visible dans l’architecture et l’iconographie des temples, notamment à Angkor Wat.
Je me souviens de l’émotion intense que j’ai ressentie devant l’immense fresque de cinquante mètres représentant le Samudra Manthana — le barattage de l’océan de lait — un récit qui a accompagné mes années d’étude du yoga. Voir cette scène prendre vie dans la pierre, à une telle échelle, donne une profondeur nouvelle à ce mythe que je connaissais surtout au travers des textes.

Le barattage de l’Océan de Lait…
Ce récit dont l’origine se trouve dans les Brāhmana (Ve siècle av. J.-C.) est repris et développé dans d’autres textes dont les deux célèbres épopées indiennes en sanskrit : le Mahā Bhārata (composé entre le IVe siècle av J.-C. et le IVe siècle apr. J.-C.) et le Rāmāyana (composé au début de notre ère) qui a donné naissance à d’autres versions dans les pays d’Asie du Sud-Est.
Le temple d’Angkor Vat est le plus grand temple hindouiste au monde hors de l’Inde.
Aux yeux du peuple khmer, le bas-relief le plus important situé dans la galerie du Barattage de l’Océan de lait représente les deva –dieux et les asura– démons, dans une lutte acharnée, symbolisant la lutte éternelle du bien et du mal qui fait jaillir le nectar d’immortalité amṛta.
Voici l’histoire :
Au début des temps, les deva et les asura, qui étaient alors tous mortels, étaient en lutte pour la maîtrise du monde. Les deva, affaiblis et vaincus, demandèrent l’assistance de Viṣṇu qui leur proposa d’unir leurs forces à celles des asura dans le but d’extraire l’amṛta, le nectar d’immortalité. Pour ce faire, ils devaient jeter des herbes magiques dans la mer, renverser le mont Mandara de façon à poser son sommet sur la carapace de la tortue Akūpāra, (kūrma) un avatar de Viṣṇu, et utiliser le serpent Vāsuki, le roi des Nāga–Nagaraja, pour mettre la montagne en rotation en tirant alternativement. Après mille ans d’effort, le barattage produisit alors un certain nombre d’objets extraordinaires et d’êtres merveilleux [1] et finalement… l’amṛta, le nectar d’immortalité.
Aussitôt qu’ils virent ce dernier, les asura se précipitèrent sur lui et s’emparèrent de la coupe avant que les deva ne puissent intervenir. Viṣṇu prit alors la forme de Mohini la femme la plus belle au monde, et tandis que les asura étaient subjugués, il s’empara de la coupe et la remit aux deva.
Rendus maintenant immortels, les deva ne pouvaient plus être vaincus et ils précipitèrent les asura aux enfers.
Même si certains personnages comme Hanuman et Rāvaṇa sont présents sur la fresque, ils ne sont pas dans le mythe original, ils servent ici de symboles visuels clairs. C’est une façon de rendre le mythe plus lisible pour le public local.
Cette longue planche de bois sculptée reproduit à échelle réduite le bas-relief ci-dessus, du temple d’Angkor Vat (XIIe siècle) que l’on doit au roi khmer Sūryavarman II.

Hanuman représente les forces “divines” ou disciplinées à droite
Ravana représente les forces “démoniaques” ou indisciplinées à gauche
Ils sont l’un et l’autre à chaque extrémité du serpent
Śiva au milieu


Extraits du bas-relief à gauche Anuman à la queue du serpent, à droite un deva
Le barattage de la Mer de Lait est un grand mythe hindou de la Création.
Martine Duchon 2026
[1] Par exemple :
Le poison mortel que Shiva but pour sauver le monde
La déesse de la fortune Lakshmi
Divers objets célestes et créatures mythiques
