Vous souffrez souvent de crampes intestinales ou d’un ventre ballonné ? Même des troubles digestifs apparemment anodins peuvent considérablement perturber le quotidien. Le stress y joue souvent un rôle majeur. Le yoga apprend à mieux le gérer, tout en invitant à rechercher la véritable origine des troubles.
Ayant grandi avec une mère professeure de yoga, Jens Keygnaert a été initié très jeune à cette discipline. Au cours de ses études de kinésithérapie, il découvre les nombreux points communs entre la kinésithérapie occidentale, le yoga et l’Ayurveda, la médecine traditionnelle de l’Inde. Aujourd’hui, il intègre ces différentes approches dans son cabinet.
Le yoga accorde-t-il une place particulière à la digestion et aux troubles digestifs ?
Jens Keygnaert :
« Absolument. Selon l’Ayurveda, nous ne sommes pas ce que nous mangeons, mais ce que nous digérons. La digestion y est appelée agni, le feu intérieur. Dans les textes classiques du yoga, en cohérence avec les principes de l’Ayurveda, chaque posture et chaque technique respiratoire sont décrites comme une interaction avec ce feu digestif. Les aliments y sont transformés, assimilés, et c’est déjà à ce niveau que peuvent apparaître des déséquilibres responsables de mal-être ou de maladie.
Si l’on adopte une approche scientifique occidentale, une grande partie des troubles digestifs est liée au stress. Le yoga peut réduire ce stress grâce à son action sur le système nerveux autonome. »
Notre système nerveux comprend un système volontaire et un système autonome. Le premier contrôle les mouvements conscients, comme marcher ou saisir un objet. Le second régule automatiquement une multitude de fonctions vitales telles que le rythme cardiaque ou la digestion. La respiration occupe une place particulière : elle est automatique pendant le sommeil, mais nous pouvons aussi la contrôler consciemment, par exemple pour parler.
En cas de danger immédiat, le système volontaire prend le dessus. Les glandes surrénales sécrètent des hormones du stress, le foie libère davantage de glucose pour fournir rapidement de l’énergie et le sang est dirigé vers les muscles afin de permettre la fuite ou le combat. À l’inverse, l’irrigation sanguine du système digestif diminue : la digestion est mise en veille.
Lorsque le danger disparaît, le système nerveux autonome reprend progressivement les commandes. L’organisme entre alors dans une phase de repos, de récupération et la digestion reprend son cours.
« Aujourd’hui, nous sommes rarement confrontés à un danger immédiat, mais plutôt à une menace permanente : les exigences professionnelles, les soucis familiaux ou d’autres formes de pression chronique. Beaucoup de personnes vivent dans un état de stress quasi constant, parfois sans même en avoir conscience. Leur organisme baigne continuellement dans les hormones du stress. Les glandes surrénales finissent par s’épuiser, tout comme le foie. Les mécanismes de réparation fonctionnent au ralenti et le système immunitaire est affaibli. Lorsque le stress prend trop souvent ou trop longtemps le dessus, on finit par épuiser progressivement ses propres ressources. »
Concrètement, que peut apporter le yoga ?
« Le yoga propose tout d’abord de nombreux rythmes respiratoires complexes, chacun produisant des effets différents, y compris sur le cerveau.
L’un des éléments essentiels du système nerveux autonome est le nerf vague (nervus vagus). Il transmet au cerveau les informations provenant des organes internes. Si l’intestin est contracté ou douloureux, le nerf vague en informe le cerveau. Celui-ci interprète cette information comme un signal d’alerte et renvoie à son tour un message vers l’intestin : ce n’est pas le moment de digérer, mais de se préparer à combattre ou à fuir. Un véritable cercle vicieux s’installe.
Une expiration deux fois plus longue que l’inspiration permet souvent d’interrompre ce cercle vicieux. Elle active le système nerveux autonome, relance la digestion, détend l’estomac et apaise les spasmes intestinaux.
L’expiration favorise naturellement la détente, tandis que l’inspiration stimule l’organisme. Sous l’effet du stress, nous avons tendance à inspirer davantage afin d’emmagasiner plus d’oxygène. Mais si nous respirons trop rapidement ou trop profondément, le sang contient un excès d’oxygène qui ne peut pas toujours pénétrer dans les cellules. C’est un peu comme si un livreur de repas attendait devant une porte dont les habitants auraient perdu la clé. Cette clé, c’est le dioxyde de carbone (CO₂), le gaz que nous expirons. Les tissus ne peuvent utiliser correctement l’oxygène que si le taux de CO₂ est suffisant. En prolongeant l’expiration, le taux d’oxygène diminue légèrement tandis que celui du CO₂ remonte vers un niveau optimal.
Un rythme respiratoire équilibré améliore aussi la résistance au stress. Par exemple : inspirer pendant quatre temps, retenir le souffle quatre temps, expirer quatre temps puis rester quatre temps poumons vides. Cette respiration optimise l’oxygénation tout en procurant un profond apaisement. C’est d’ailleurs ce type de respiration que Mark Divine, ancien Navy SEAL, a introduit auprès des forces spéciales américaines afin de conserver calme et lucidité dans les situations extrêmes. »
Respire-t-on toujours avec le ventre ?
« Non, c’est une idée reçue. La respiration abdominale constitue surtout un outil thérapeutique destiné aux personnes qui respirent trop haut dans la poitrine, comme lors d’une crise d’hyperventilation, d’asthme ou d’anxiété.
La respiration yogique est une respiration complète. La cage thoracique s’ouvre progressivement, les côtes se soulèvent les unes après les autres. Simultanément, le diaphragme — le principal muscle respiratoire situé entre le thorax et l’abdomen — descend comme le piston d’une seringue qui aspire un liquide. L’expiration, quant à elle, prend naissance au niveau du plancher pelvien et remonte progressivement jusqu’au nombril. À l’image d’une seringue qui se vide lorsque son piston remonte, cette action soutient naturellement la remontée du diaphragme et prolonge son mouvement.
L’inspiration comme l’expiration stimulent la digestion. Les organes abdominaux sont massés et mieux vascularisés grâce aux variations de pression exercées depuis le haut et depuis le bas. En dirigeant également son attention vers cette région, on devient progressivement plus conscient de sa digestion et des éventuels déséquilibres qui peuvent s’y installer. »
À la recherche de son véritable soi
Le yoga ne s’arrête toutefois pas à la respiration. Il invite aussi à rechercher l’origine profonde du stress et à mieux se connaître. Si l’on utilise uniquement les techniques respiratoires pour supporter un travail qui ne correspond pas à ses capacités ou à sa nature profonde, on risque tôt ou tard de s’épuiser.
« À l’origine, le yoga est né comme une méthode destinée à soulager la souffrance existentielle. Son principe fondamental est la présence consciente. On apaise progressivement le flot des pensées pour observer pleinement chaque respiration et chaque posture. Peu à peu, on apprend à mieux connaître son corps mais aussi sa personnalité, ses talents, ses limites et ses capacités.
La personne que nous sommes devenue sous l’effet de l’éducation, du conditionnement social et des attentes des autres est-elle réellement celle que nous sommes au plus profond de nous-mêmes ? À quoi sommes-nous véritablement destinés ? Quel est notre véritable chemin de vie ? Lorsque ces questions trouvent progressivement une réponse, il devient beaucoup plus facile d’accorder ses engagements à ses capacités et de mieux faire face au stress. »
Quel est le rôle des postures de yoga dans les troubles digestifs ?
« Les postures prolongent le travail de la respiration. Elles en renforcent les effets tout en développant la conscience du centre du corps.
Lorsque l’on se penche vers l’avant, le bas-ventre est comprimé, ce qui accompagne naturellement l’expiration.
Les flexions arrière ouvrent la cage thoracique, favorisent l’inspiration, abaissent le diaphragme et exercent une pression descendante sur les organes digestifs.
Les inclinaisons latérales étirent les flancs et stimulent le foie ainsi que la rate. La rate contribue notamment à moduler les phénomènes inflammatoires intestinaux tandis que le foie augmente la sécrétion de bile.
Lorsque la tête et le cœur se situent sous le niveau du nombril, la circulation sanguine, la position du diaphragme et celle des organes digestifs se modifient sous l’effet de la gravité. L’influence mécanique change donc elle aussi. Les postures assises ou réalisées sur le ventre permettent également de masser les organes abdominaux. »
Existe-t-il des postures spécifiques selon les troubles digestifs ?
« On ne peut pas affirmer que le yoga est bénéfique pour tous les troubles digestifs sans nuance, car chaque problème possède ses particularités.
Par exemple, lorsque le sphincter situé entre l’œsophage et l’estomac fonctionne moins bien, les remontées acides deviennent fréquentes. Une posture qui ouvre la poitrine et abaisse le diaphragme, combinée à une brève suspension du souffle après l’inspiration, maintient pendant quelques instants une légère pression sur cette zone. Cette pression exerce un véritable effet de rééducation sur ce sphincter.
En cas de constipation, les flexions avant sont particulièrement efficaces. Associées à l’expiration, elles stimulent le péristaltisme intestinal et facilitent le transit.
Lorsque les aliments sont mal digérés, ils fermentent davantage et provoquent des ballonnements. Les inclinaisons latérales et les torsions, où les épaules tournent par rapport au bassin, procurent un massage très profond des organes digestifs, notamment du foie et de la rate. Elles stimulent la digestion ainsi que la sécrétion des sucs digestifs.
En revanche, chez les personnes atteintes de maladies inflammatoires chroniques comme la maladie de Crohn ou la rectocolite hémorragique, il faut éviter de stimuler fortement la digestion. Cela demande beaucoup de discernement de la part du professeur de yoga. Un travail réellement ciblé nécessite un accompagnement individuel, difficilement réalisable dans un cours collectif où chaque personne présente une situation différente. »
Le yoga apporte-t-il un bénéfice particulier après 50 ans ?
« L’Ayurveda divise la vie en trois grandes étapes, chacune dominée par un doṣa ou principe énergétique particulier. Nous naissons avec une réserve d’énergie importante, mais celle-ci diminue progressivement avec l’âge. Nous devenons aussi moins résistants au stress.
La digestion ralentit elle aussi : les sécrétions digestives diminuent, les repas restent plus longtemps dans l’estomac et la constipation devient plus fréquente. Les torsions et les flexions avant permettent alors de réactiver la digestion.
En revanche, la sagesse et l’expérience de la vie augmentent. Nous apprenons progressivement à mieux gérer ce qui nous arrive. Si nous maîtrisons notre stress au quotidien, entretenons une bonne circulation sanguine et une digestion efficace, nous conservons plus longtemps notre vitalité.
Si, après cinquante ans, le corps nous présente la facture des excès accumulés au fil des années, il est essentiel de commencer par sortir du cercle vicieux du stress. Et il n’est jamais trop tard pour mieux se connaître, découvrir sa véritable mission de vie et choisir enfin ce pour quoi nous sommes réellement faits. »
